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Chroniques de Kheyibaba

Ramadan, sacré mois

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Ça y est, on y est, on a fini par apercevoir la lune à l’œil nu ! Kheyibaba redoute le premier jour du mois de Ramadan comme un enfant musulman redoute le jour de sa circoncision, la fréquence étant la différence assurément. Non pas qu’il craigne que la faim tenaille ses entrailles, qu’il tekta3 (littéralement : se coupe) par manque de tabac (Kheyibaba ne fume pas, Dieu merci), que le teint des filles vire en journée au blafard en raison d’absence de maquillage le plus élémentaire, que l’odeur buccale de ses interlocuteurs lui chatouille les narines compte tenu des gosiers privés de contenu, que les effluves des aisselles des passants lui raclent la gorge en raison d’une fausse croyance interdisant l’usage de déodorant et de parfum, ou qu’il gerbe devant une caméra cachée qu’il devine préfabriquée et conçue dans le cadre d’un programme télévisé spéciale Ramadan où toutes les chaines du pays rivalisent en piètres pitreries ; un programme élaboré à coup de dizaines de millions de dirhams que quelques boites de production se comptant sur les orteils d’un pied se partagent dans une entente sourde et évidente ; un programme dont beaucoup prétendent ne pas y adhérer mais que tout le monde regarde en osant le rire. Rien de tout cela ne peut entamer la foi de Kheyibaba ni l’effrayer de la sorte, au point de compter les jours à rebours. Ce qu’il appréhende par-dessus tout, c’est l’exécrable humeur des jeuneurs mâles quelques heures avant le ftour, quelques heures avant la délivrance.

Sa rupture à lui, Kheyibaba l’eut quand ce mini-lui en lui le convainquit d’aller faire un tour deux heures avant le ftour. « Tu es en rade de matière pour ta chronique. Alors bouge ton (biiip) et vas au moins dénicher la photo de la semaine, c’est l’occasion ou jamais », lui susurra-t-il dans son oreille interne. Les mots firent mouche, la résistance de Kheyibaba fut brisée. Il enfourcha de ses longs orteils une paire de babouches inconfortables et sauta dans sa titine tel quel : en pyjama uni tel un tôlard.

Afin d’optimiser le chemin de sa quête, il évita la corniche où les fils à papa se mesuraient les phallus des chevaux sous le capot des voitures à papa, et prit la direction du quartier populaire de Derb Ghallef, un quartier où, à pareille heure, l’instinct passe avant les convenances. Il voulait de la matière pour sa chronique, il fut servi. Accrochage en voiture suivi d’accrochage à main nue, coup de colère, coup de folie, insultes, grillages de feu, conduite dangereuse,… Kheyibaba avait l’embarras du choix. Il jeta son dévolu sur un agent de la circulation en pleine crise de nerfs, voulant venir aux mains avec un chauffard et que la foule retenait en le suppliant de maudire le diable. Une pensée saugrenue traversa l’esprit de Kheyibaba : « Et si dans cette pagaille quelqu’un s’empare du Beretta du poulet, les conséquences seront catastrophiques. » Les atomes atmosphériques étaient tendus comme un string, une tension qu’on pouvait presque palper, comme si un archer géant pouvant être Dieu tirait sur la corde de l’existence jusqu’au seuil de la rupture élastique. Kheyibaba chassa ces idées de Satan. Il se saisit de son couteau suisse technologique (téléphone portable) puis descendit, bien décidé à stopper le temps, le temps d’un instant ! Son plan était des plus simples, se mettre derrière la charrette du vendeur de fruits et shooter, l’angle y était parfait. Or, son tour tourna court lorsque, sans le vouloir, ses yeux se posèrent sur ceux d’un adolescent et s’y attardèrent dans un vagabondage de l’esprit. Petit, frêle, le blanc des yeux jauni et le regard mauvais, le nubile avait la coupe de Neymar sur le crâne et les avant-bras scarifiés volontairement, au vu de la régularité des  entailles. Kheyibaba y décela quelque art ! Il déchanta vite.

– Hé ! Toi, qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Tu veux ma photo ?, lança le pubère depuis ses lèvres vibrantes. (Kheyibaba le dépassait de deux têtes, ce qui n’était pas pour effrayer le garnement.)

– Heu ! Non, c’est celle du flic que je veux, répondit Kheyibaba le plus honnêtement du monde.

– Quoi ! Tu te fous de moi, tu cherches la merde c’est ça ?, reprit l’adolescent en se dirigeant vers sa proie.

Kheyibaba pesa l’adversaire. Il savait qu’il pouvait broyer cet enfant devenu mauvais homme trop tôt ; il était plus grand, il était plus fort. Toutefois, il n’en fit rien, il ne voulut point faire fricot avec la masse au risque de voir son jeûne se rompre. Il observa une inhabituelle sagesse et s’excusa avant de remonter dans sa voiture bredouille, sans cliché pour nourrir l’appétit de plus en plus pressant de son support. Tant pis, il allait revenir dans quelques jours, le temps que tout ce petit monde s’habitue à la privation et pense plus à nourrir son âme que goinfrer son corps. Il projetait de revenir après la rupture, car d’après son souvenir annal, le Ramadan by night est une autre paire de manches. Il pousserait même la porte d’un cabaret afin de faire ce qu’il chérit le plus après la sieste : l’observation puis la médisance. Il vous en touchera un mot, promis, parole de papier ! À bon entendeur Salaaamoualikoum.

 

Kheyibaba