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Chroniques de Kheyibaba

Le rififi du Rif

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308. Non non ! Kheyibaba n’a pas encore vendu son âme au diable ou mis son cul à la location pour de la pub. C’est entendu depuis le départ : Le verbe allait être parfois cru, parce que le Kheyibaba en question ne roule pas pour des contrats publicitaires, pas plus que pour des j’aime hypocrites (quoiqu’il n’existe pas de je n’aime pas !). Non ! Kheyibaba ne trempe pas sa plume dans cette sauce-là.

308 n’est donc pas la promo de la dernière Peugeot importée dans le Royaume chérifien par un distributeur pas chérifien pour un écrou, et vendue à la cité des pauvres plus cher qu’au pays des riches ! 308 c’est le cumul des années de taule qu’ont écopées les 53 manifestants de ce qu’on appelle le Hirak du Rif et que Kheyibaba nomme le rififi du rif, juste parce que ça rime pauvrement, ou peut-être même pas ! Ainsi soit-il !

Kheyibaba se résolut finalement à partir en croisade verbale contre cette sentence vieille de 2 semaines. Non pas qu’il avait pris le temps nécessaire pour laisser macérer la pensée et en éplucher le sentiment premier, mais c’est qu’il avait du foot à suivre, un championnat du monde qu’il a cessé de regarder depuis que la Coupe est pleine, depuis que le Mondial est devenu Euro !

Toutefois, avant même de commencer, il demande une pause pipi qu’il compte laisser s’échapper discrètement dans l’eau. Oui ! dans l’eau, puisqu’il se trouve à la plage, entre 3 plagistes voilées et un drap impoli ceinturant un parasol et obstruant par la même la vue aux 2 maîtres-nageurs assis derrière cette tente des temps effrontés. Peu importe, la mer est d’huile.

Voiiilà ! Le pissou est fait, ni vu ni connu. Et que les faux-culs lui épargnent les remarques couardes style : « Oh ! Tu es dégueulasse. Comment tu peux faire ça ? » Tout le monde pisse dans l’eau, ne serait-ce que parce que nos plages ne sont pas équipées de toilettes mobiles. Et puis, Kheyibaba pense dur comme fer qu’il est ubuesque d’en avoir, puisqu’uriner (et à un niveau supérieur sur l’échelle du courage, chier) dans la mer n’est qu’une manière écologique de faire ses besoins. En y déversant directement ses excréments, il ne fait que faire prendre un raccourci à ces derniers, tout en économisant l’eau de la chasse, car in fine, c’est bien là qu’ils finiront de toutes les façons. Que le lecteur se rassure, il n’a fait que pipi, pour cette fois du moins…

La vessie soulagée, il revient à sa place puis s’allonge sur sa serviette trop courte afin de soulager sa conscience au moyen d’une inconfortable écriture. Il griffonne :

 

« Justice coupable 

    Monsieur le juge dont l’identité m’importe peu, vu que vous n’êtes probablement que la gâchette et non le doigt. Monsieur le juge, vous qui avez prononcé cette sentence aussi noire que votre robe alors que, tel un funambule sans harnais, la stabilité sociale du pays se balance dangereusement sur le fil reliant le sous-développement à la modernité, ballottée par le vent puissant de la corruption, grand-mère de tous les maux de ce beau pays – des corrompus pour lesquels vous devrez réserver vos cartes à 20 piges. Plus de 3 siècles de prison, dont 4 peines de 20 ans, 3 de 15 ans et 7 de 10 ans, à l’encontre de jeunes qui ont manifesté contre ce qui est établi : inégalités sociales, corruption, promesses non tenues, pauvreté, analphabétisme (à ce propos, où sont nos intellectuels, pourquoi gardent-ils le silence sur cette affaire ? auraient-ils loué, eux aussi, leur c.. à la p.. ?) et j’en passe. Monsieur le Président de la cour, à l’instar de BHL la star, je vais vous la faire courte et à l’envers ! Je vais débuter par la citation d’un grand penseur et finir avec celle d’un autre, cela dans l’espoir de vous enfermer à double tour dans la sagesse que vous êtes censé incarner. Et, entre les deux, je vous donnerai du tableau afin de vous prouver que vous avez jugé l’injustice par l’injustice !

Anatole France (layrehmou) avait écrit un jour : « La justice est la sanction des injustices établies ». Dans ce dossier, les vraies injustices avérées se trouvent en amont, celles-là mêmes contre lesquelles des milliers de Marocains sont sortis manifester durant plus de 7 mois, et pas qu’au Rif. Voici quelques revendications tirées de leurs écriteaux et votre Honneur jugera de leur légitimité :

« Non à la marginalisation économique du Rif » ; « Ça suffit la corruption généralisée » ; « liberté, dignité » ; « Plus de collèges, plus de lycées et une seule université ». Je vous avoue Monsieur le juge que j’ai dû synthétiser tout cela, un peu comme ce qu’ont fait les experts du procureur s’agissant de la principale pièce à conviction qu’ils vous ont présentée : la traduction abrégée des conversations téléphoniques en tarifit du leader du rififi, Nasser Zefzafi. « Ce ne sont que des mots », me diriez-vous. Voici, votre Honneur, les chiffres qui vont avec et les attestent (les sources sont bien entendu officielles, style HCP, ONDH, Le Matin & Co) :

 

Indicateurs

 

Al Hoceima

 

Moyenne nationale

 

Votre case, votre Honneur

 

Taux d’analphabétisme

 

52%

 

40%

 

No comment.

 

Indice de développement

 

0.61

 

0.7

 

Al Hoceima est la 10ème province la plus pauvre du pays sur 75 provinces que compte l’étude de l’INDH.
Déficit en éducation

 

55.8%

 

45.2%

 

Al Hoceima présente un besoin en matière d’éducation égal à celui enregistré par le milieu rural qui manque d’infrastructures scolaires.
Déficit socio-économique

 

31.6%

 

10.4%

 

À Al Hoceima, le déficit en activités sociales et économiques est 3 fois plus élevé que la moyenne nationale.
Déficit en services sociaux

 

36%

 

22.3%

 

L’accès des ménages aux services sociaux de base comme l’électricité ou l’eau potable est nettement plus difficile qu’ailleurs.
Investissements publics

 

6.5 milliards de DH

 

À l’éclatement du Hirak, sur les 6,5 milliards de DH prévus 2 ans avant dans le plan de développement d’Al Hoceima « Manarat Al Moutawassit », seulement 178 millions ont été investis, soit 2,7%. Plus qu’un retard, un crime.

 

C’est sans appel Monsieur le juge, dans cette affaire, il existe bel et bien des circonstances atténuantes. Mais je ne perds pas totalement espoir, puisque j’ai ouï dire que vous êtes plutôt intègre dans l’exercice de votre fonction. Prouvez-le et faites annuler ce verdict coupable si vous en avez encore le pouvoir. Revenez sur votre jugement pour ne pas revenir en arrière, aux années de plombs. Alors, au nom de la balance, au nom de la stabilité de ce pays qu’on aime tant, faites clouer le bec par contumace à ce moralisateur de Maurice Chapelan qui disait : « La justice, c’est l’injustice partagée ». »

Épuisé, vidé de sa sève tel le Bic de son encre, Kheyibaba pose un point final sur le papier avant de poser sa tignasse de feignasse à même le sable. S’en suit une longue sieste qu’il allait payer cher, car comme une justice du Ciel, il allait choper une sévère insolation. Qui sème les mots récolte le feu ! À bon entendeur, Salaaamoualikoum.

Kheyibaba