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Chroniques de Kheyibaba

Femme, lève-toi et pédale

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Kheyibaba aime à dire qu’il se déplace souvent à vélo, il rate rarement l’occasion de s’enorgueillir de protéger la planète à la force du fessier. Ce midi de l’Aïd lui offrit pareil prétexte sur un plateau rempli de cornes de gazelles et autres gâteaux dégoulinants d’un simulacre de miel. Il était invité chez une amie qui aime le lire mais pas l’écouter. Normal ! Elle parle trop et trop vite, elle débite des flots de phrases par une bouche abondante, une bouche qui ne sait point à quel point les mots sont précieux. Toutefois, la fille avait le charme brun pour elle, ce charme arabe fait de grands yeux noirs gravés dans une peau blanche et des cheveux sombres sur lesquels glisse la lumière jusqu’à la raie des fesses dans une continuité naturelle.

– Oh lala ! J’ai pris trop de poids pendant le ramadan, je n’arrive pas à me débarrasser de cette foutue graisse, je vais finir par flancher et faire une liposuccion. Qu’en penses-tu ?, lui dit-elle entre deux gâteries. Ne fais pas ton timide, mange les gâteaux, ils sont délicieux, c’est ma mère meskina qui les a préparés et me les a envoyés de Fès.

– Ah non ! pas ça, bredouilla Kheyibaba.

– Quoi ! Tu n’aimes pas les gâteaux de ma mère ?

– Si si, mais c’est la chirurgie esthétique que je n’aime pas, rétorqua-t-il la bouche pleine, comme pour étayer son mensonge.

– Ce n’est pas de la chirurgie, juste une liposuccion.

– Même. Essaie d’abord le sport. Fais comme moi, laisse tomber la bagnole et déplace-toi à vélo, tu maigrirais et tu serais l’amie de l’environnement en même temps, conseilla Kheyibaba. Et commence par diminuer ta consommation de sucre, poursuivit-il en éloignant le plat de chebakiya de devant la belle. Il en pinça une grosse mandibule et l’avala !

– Faire du vélo à Casablanca ! Tu te fous de moi ou quoi ? Ça se voit que tu ne sais pas ce que c’est d’être une fille dans les rues de Casa. Déjà qu’on a du mal à marcher sans se faire harceler à chaque pas par des mâles toujours en rut, hiver comme été. Alors en position vélo, c’est carrément une invitation au viol. Tu vois souvent des filles à vélo toi ?

Et paf ! Dans ta gueule Kheyibaba. La belle avait raison. Il n’y avait jamais prêté attention, mais à Casa la grise, il ne croise presque pas la gent féminine sur 2 roues ! En un an de pédalage, il en avait aperçu 4 ou  5 à tout casser, des expats novices ou des marocaines courageuses faisant face au vice. Serait-ce si difficile d’être une femme libre dans cette ville ? Vivraient-elles dans une prison géante dont le ciel serait le plafond et les phallus des hommes seraient les barreaux ? Soudain, il se rappela un passage d’un polar lu au gré du gros intestin dans les chiottes – chaque chose à sa place et chaque place a sa chose – : « À Casablanca, être une belle femme est un risque, être une belle femme seule est une fatalité, être une belle femme seule dehors la nuit est une condamnation ». L’auteur exagère certes, mais il faut lui reconnaitre une part de vérité, sinon comment expliquer le fait de ne pas pouvoir faire tranquillement une activité aussi banale que le vélo, level 1 (et il y en a 100) sur l’échelle de la liberté. Il se mit alors cette quête en tête, après tout, c’était mieux que l’enquête qu’il menait au sujet du nombre d’ânes tués sur les routes dans le Royaume des accidents. Et puis, se targuer d’œuvrer pour l’environnement c’est bien, mais se vanter de défendre la nature et les droits de la femme, c’est meilleur. Voilà enfin une noble lutte à embrasser, un idéal auquel s’accrocher, un moment, juste un moment !

Oui mais comment faire ? Comment se mettre dans la peau d’une Casablancaise, lui qui est homme, lui qui n’est même pas bi ! Son cerveau flasha une folle idée à la vitesse de la lumière : se travestir afin de vivre une journée de femme à vélo dans les quartiers riches et pauvres de la ville, c’est ce que les flics et les journalistes appellent « l’immersion ». Cependant, il réalisa qu’il était trop grand et que cela pourrait s’avérer dangereux, car si « à Casablanca, être une belle femme est un risque », s’y balader en tant que travelo est passible de passage à tabac.

Il changea dès lors de stratégie et décida de commencer comme par là où commencerait un vrai militant : rassembler d’abord autour d’un symbole, une pétition  #ToutesàVéloàCasa par exemple. Toutes à vélo pour envahir les rues et obtenir notre droit de sol et de selle. Alors Femme, si tu es une femme et demie, lève-toi et pédale. Mucho macho, no ? À bon entendeur, Salaaamoualikoum.

Kheyibaba